Mort, point final

 Dépression : ne pas juger ceux qui en souffrent, mais essayer de comprendre, d'aider et de soutenir, avant qu'il ne soit trop tard.

 

 

 

C'est une belle femme, une belle plante sexy sur laquelle les hommes se retournent dans la rue. Elle n'a plus vingt ans, certes, mais le temps l'épargne; son visage a gardé cette expression de mystère, son regard , n'a rien perdu de sa profondeur, sa bouche pulpeuse toujours grimée de rouge et provoquante. Son corps n'a pas oublié les supplices qu'elle lui a infligés durant des années, et son allure mince et élancée font toujours autant d'envieux... et pourtant, lorsqu'elle s'observe devant le miroir, elle ne voit que cette gamine de 11 ans, avec son appareil dentaire, ses lunettes, et ses 75kg de graisse qui lui valent son surnom de "grosse vache". Elle n'existe que dans le regard des autres, dans ces instants fugaces qui effacent l'enfant ingrate qu'elle était.

 

 

Sa maison est magnifique, un vrai hâvre de paix, retiré dans les hauteurs et surplombant la mer, une piscine entourée de palmiers, et tous ses compagnons, ses chiens, ses chats, et autres animaux. Elles les aiment, ils donnent, sans rien attendre en retour, ils donnent leur amour, leur loyauté, qu'elle soit triste, heureuse, ou à deux doigts de se suicider.

 

 

  La vie lui a donné deux enfants exceptionnels, qu'elle cherit plus que tout. Elle s'applique à être une bonne mère, dans chacun de ses gestes. Oh, pas que ce ne soit pas naturel, mais elle essaye de ne pas reproduire les coups et les traumatismes que sa propre mère lui a dispensés jusqu'à ce qu'elle soit une femme. Cette souffrance, jamais elle ne la quitte, et chaque fois que ses yeux se posent sur ses bambins, elle se dit "jamais pour eux, jamais..." 

 

 

Son mari, Dieu qu'elle l'aime! Elle a rêvé 25 ans de rencontrer le prince charmant, la petite fille ingrate, et elle l'avait trouvé. Un homme charismatique, attentionné, fou d'elle, qui la comblait d'amour et l'écoutait. Elle en avait fait son mentor, placé sur un piédestal, elle ne voyait que pour lui, qu'à travers lui, et a tout quitté pour le suivre. Elle est trop exclusive, elle s'est fondue en lui, elle n'a voulu faire plus qu'un, un bloc, une forteresse d'amour inébranlable, voilà ce qu'elle désirait construire.

 

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Aujourd'hui, elle a tout pour être heureuse et vivre sa vie de "princesse", mais le destin s'en est mêlé. Il y a quelques années, elle a commencé à déprimer, de plus en plus, jusqu'à devenir dépressive. Elle connaissait la cause, mais ne souhaitait pas accabler son mari; celui-ci ne la touchait plus depuis des mois. Elle a tenté de lui parler, de lui écrire pour comprendre, mais n'a eu aucune réponse. Forcément, elle a remis sa féminité déjà si fragile en cause, se rendant coupable de ce rejet qu'elle subissait. Désormais, sa dépression s'aggravait et ouvrait grand la porte aux anciens traumatismes dont elle avait été victime dans son passé: viols, agressions, fausses couches, suicide de sa mère, etc... Tout ce qu'elle avait rangé dans de petits tiroirs bien vérouillés de sa mémoire lui explosait à présent au visage, s'amalgamant avec ce sentiment de solitude et d'abandon de son conjoint.

 

 

Cinq ans plus tard, les questions, les doutes, les suspiscions, les angoisses, viennent à bout de sa résistance. Elle perd 12 kilos en un mois, chute à 7 de tension, ne tient plus debout et doit être hospitalisée le jour même. Elle l'appelle pour qu'il la conduise en clinique, il ne peut pas, comme d'habitude, le travail passe avant, ce travail qui peu à peu lui a enlevé son mari, grignoté son bonheur, ses illusions, et qui a pris sa place. Lui ne vit que pour ça à présent, alors qu'elle ne survit encore que pour lui. Elle ne le voit plus, entre ses déplacements, ses horaires où il ne rentre plus que quelques heures pour dormir, ses sorties avec les enfants auxquelles elle n'est plus conviée. Elle a essayé l'impossible pour ne plus l'aimer, divorcer, en vain; le voir fait toujours battre son coeur à tout rompre. Elle espère, jour après jour, sans y croire, qu'il lui reviendra, ou qu'il fera juste un pas pour l'aider, lui tendre la main, lui faire comprendre qu'il l'aime toujours, et la tirer vers le haut pour vaincre son envie de mourir.

 

 

Elle ne sait plus comment exprimer cette horrible déchirure, survivre sans en avoir envie, ou en finir. Elle commence à se scarifier les poignets. Elle regarde le sang couler et a le sentiment que sa souffrance est visible, qu'elle parvient enfin à la voir, mais cela ne dure jamais plus que quelques heures, et l'envie de partir revient de plus belle. Se scarifier, c'est pour elle un moyen de se punir, de se dire "tu n'es pas à la hauteur, tu ne vaux rien, il ne s'intéresse plus à toi pour ça, tu n'existes plus pour lui, il doit avoir quelqu'un de mieux, et toi , tu es tellement stupide et inutile que personne ne voudra plus jamais de toi". Son corps ne suit plus, chaque geste du quotidien lui demande des efforts démesurés, elle dort de plus en plus; son psy lui dit qu'elle fuit dans le sommeil. Elle, elle voudrait que ce sommeil soit sans fin, que plus jamais ses yeux ne s'ouvrent, que sa peine s'envole avec sa conscience, qu'elle soit libérée.

 

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Pourquoi a-t-elle si peur? Pourquoi a-t-elle pensé à tout, à se pendre, à se tailler les veines, à jeter sa voiture du haut d'une falaise, à vider son armoire à pharmacie avec une bouteille d'alcool, et pourquoi n'arrive-t-elle qu'à se faire du mal sans toucher au but, mourir. Elle a peur, peur de se rater, peur de la douleur physique, peur lorsque le corps déchiqueté de sa mère suicidée passe devant ses yeux, elle tremble au moment critique, mais s'en rapproche tout doucement, un peu plus à chaque tentative ou mutilation.

 

 

Elle entend partout le même refrain, "pense à tes enfants, à ton père, à ton mari, à ceux qui t'aiment, pense à la peine et aux conséquences sur eux". Comment peuvent-ils comprendre que dans son état, on ne pense plus? Comment avouer que la torture permanente qu'elle vit avec sa dépression ne lui permet plus de considérer ceux qui lui sont proches? Elle parvient juste à se dire que tout le monde se portera bien mieux sans elle, elle qui perturbe les siens par sa pathologie, son arrêt maladie qui traîne depuis des mois et l'invalide...

 

 

Ça y est, elle a franchi un nouveau cap, elle taille ses veines. Cela fait plus mal que les mutilations précédentes, mais il y a plus de sang, elle croit évacuer plus de douleur. Elle taille ses poignets à l'intérieur, horizontalement. Elle ne peut plus se passer de se faire mal, elle pense le mériter. Plus personne n'y prête attention, sauf le psy qui la suit. Il veut la faire hospitaliser de nouveau, mais elle ne veut pas quitter sa maison, son cocon, bien que ce soit son lieu de souffrance. Elle s'y terre, ne sort que pour ses rendez-vous médicaux, se referme à tout, absolument tout, cela fait des années qu'elle n'arrive plus à éprouver du plaisir, ou un quelconque sentiment. Elle voit le monde, la vie défiler devant elle, sans y participer, en spectatrice, comme déjà morte.

 

 

Il fait nuit, il n'y a pas de bruit dans la maison. Son mari et ses enfants sont à Paris, en week-end, elle a deux jours pour le faire, le plus tôt sera le mieux. Elle y a pensé des milliers de fois: sortir tous les médicaments, détruire les emballages (si jamais les pompiers cherchaient à savoir ce qu'elle a absorbé), sortir une bouteille d'alcool, elle qui déteste ça, et préparer sa couette. Elle sort les cachets un à un de leur emballage, c'est interminable. Elle mélange tout ce qu'elle peut trouver, du plus léger au plus fort. Le tas de comprimés augmente sur la table. C'est la dernière boîte, tout est prêt à présent. Les médicaments en gouttes sont dilués dans l'alcool, et elle remplit sa main de pilules; elle boit. Encore une poignée, elle boit, elle recommence, encore, encore,encore,encore. Elle se sent vaseuse mais parvient à finir.

 

 

Elle n'a plus qu'à se coucher, se couvrir pour avoir le sentiment de mourir avec un peu de chaleur sur elle. Les sons s'estompent, sa vision se trouble, ne fixe plus et se balade à son gré. Son corps pèse des tonnes, il est comme déjà mort. Elle rassemble le peu de forces qui lui restent, et dans un murmure, chuchote à son mari ses derniers mots,

"je t'aime".

 

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30/03/2012
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